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  Interviews  Dalaïdrama, l’interview
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Dalaïdrama, l’interview

Sandrine CironSandrine Ciron—1 avril 2025
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Merci à Dalaïdrama d’avoir pris le temps de répondre à ces quelques questions.

Pouvez-vous nous raconter comment Dalaïdrama s’est formé et quelles étaient vos inspirations initiales ?

Dalaïdrama est né un peu par hasard d’un groupe avorté. Gauthier (batterie), Nath’ (basse) et Rive (guitare) jouaient déjà ensemble sous une autre formation quand ils ont rencontré Marvin (chanteur) à qui ils avaient dans un premier temps confié la direction artistique. Suite à l’enregistrement d’un album à travers duquel le groupe Attempt avait posé ses premières fondations, une tension est née avec leur ancien chanteur dont ils ont décidé de se séparer en décembre 2023. S’en est suivi une longue réflexion ponctuée de quelques tests, et c’est finalement lors d’une session tout aussi inattendue qu’évidente que Marvin a pris la place de chanteur. Inattendue parce qu’on n’avait encore jamais discuté de l’idée tous ensemble, et évidente parce que ça a mis tout le monde d’accord sur l’instant. Les références communes étaient déjà nombreuses et allaient s’orienter de plus en plus vers le post-punk et la noise. On parle beaucoup de la scène actuelle (Idles, Fontaines DC, Viagra Boys, Yard Act, Gilla Band…) et moins actuelle (King Crimson, Gil Scott Heron, Black Midi…), mais aussi de cinéma, de littérature, d’art, de philosophie, etc…

Le groupe existe officiellement depuis mars 2024. Comment vos parcours individuels ont-ils conduit à cette formation ?

Comme dit plus haut, on est tous passionnés par un tas de choses, et comme ces passions sont souvent communes, on ne pouvait au fond que finir par se croiser. Nath, Rive et Gauthier ont quasiment le même âge et se sont rencontrés au lycée. Entre les cours, les soirées, les concerts, ils se sont vite rapprochés pour monter leurs premiers projets et donc, Attempt. C’est par le biais de l’accompagnement du groupe par le CROUS et l’ARA qu’ils ont rencontré Marvin en tant qu’intervenant lors d’une résidence. Alors en quête de professionnalisation, le groupe a décidé d’enregistrer un album et partagé pendant deux ans ses journées entre résidences, pré-productions, enregistrement et concerts, le tout en développant une méthodologie commune, une équipe et un réseau. Alors quand on a lancé Dalaïdrama, à part la matière qu’il a fallu recréer de zéro, tout était déjà posé. On avait déjà passé des heures et des heures à parler de l’absurdité de notre monde et de pourquoi ça guidait notre manière d’écrire et de jouer de la musique. On avait déjà partagé des dizaines de concerts, en tant qu’acteur ou spectateur et on avait une idée assez claire de comment donner forme à ce qu’on voulait faire. Enfin pas tout à fait : on savait clairement comment s’y prendre, mais le résultat nous surprend encore souvent.

Votre musique est décrite comme une fusion audacieuse entre pop et noise, reflétant l’absurdité du monde moderne. Comment décririez-vous votre style musical et quelles sont vos principales influences ?

S’il fallait retenir une seule étiquette, ce serait post-punk, pour le moment en tout cas. Une formation classique avec un « power trio », un chant lead souvent scandé, un soupçon d’accent anglais, difficile d’appeler ça autrement. Pour autant, ça ne nous empêche pas d’user d’autres vocables, qu’il s’agisse de citations rock ou d’emprunts au jazz comme sur « This is Our Hit ». On voit notre musique un peu comme on faisait du jungle au début du 20e siècle aux USA. A l’époque, avec l’urbanisation changeante, la surpopulation naissante, les musiciens ont commencé à intégrer dans leur manière de jouer des sons qu’ils entendaient de plus en plus souvent : des moteurs de voitures ou des klaxons imités au saxophone, les engueulades des voisins par un question-réponse basse-batterie, etc… Le train-train de plus en plus haletant du quotidien, tous ces bruits parasites qui ornent aujourd’hui nos espaces, la mécanisation grandissante, l’oppression écrasante des milieux clos et bondés où tout doit aller vite. C’est ce qu’on ressent dans un morceau comme « 21st Century Schizoid Man » de King Crimson par exemple, ou dans « A Night in Tunisia » d’Art Blakey et les Jazz Messengers, et évidemment dans la musique de Gilla Band. On pense aussi à Akira ou au film Tetsuo. C’est surtout ça qui nous inspire : le monde de cinglés dans lequel on vit. L’absurdité des choses qui nous entourent, et le mélange impossible de cette infinie masse d’être, d’avoir, de faire, d’aimer tout et n’importe quoi à outrance…

Comment parvenez-vous à équilibrer les éléments pop et noise dans vos compositions ?

On s’intéresse beaucoup à la pop-culture. On y vit au quotidien, on la voit, on l’entend, on la sent, bref, on existe en elle. On peut se contenter de la regarder et l’apprécier, ou on peut, si on le veut, tenter de lui insuffler un petit quelque chose, de questionner ses codes, de les faire bouger. Nous concernant, on met dans notre musique ce que la culture fait de nous, un peu comme pour lui rendre la monnaie de sa pièce. A monde absurde, hommages absurdes. C’est pour ça qu’on trouve le mélange entre la pop et la noise intéressant : d’une part, la pop, la chose populaire, que tout le monde tolère, qui se fredonne sans attention ou qui s’argumente joyeusement au bar ; d’autre part, la noise, le truc qui choque, qui casse ou qui crisse et qu’on cherche à fuir. Parce que c’est ce qu’on vit au quotidien aujourd’hui et qu’il faut bien que ça sorte d’une manière ou d’une autre. Ce monde qui s’effondre sous nos yeux consternés, on en parle tous ouvertement, chacun dans son petit confort. Et c’est justement parce que le chaos est devenu la norme que la noise s’intègre maintenant sans problème dans la pop. En contexte, quand on écrit des morceaux et qu’on cherche à équilibrer pop et noise, c’est assez contre-intuitif au début, et très simple dès qu’on trouve le bon mode de pensée. Puisque tout est foutraque dans le monde, alors on peut assumer de l’être. Une idée qui n’a rien à voir ? Essayons-la à fond et voyons ce qu’on peut en faire. Ca nous vaut régulièrement des fou-rires, et quelques accidents heureux qu’on adore cultiver et qui se retrouve bien souvent dans nos morceaux. Et si on finit par accepter ces accidents absurdes, c’est parce qu’ils sont à l’image des dérives du monde actuel : tellement nombreux qu’ils finissent par imposer leur propre logique.

Votre EP « The ABCs of Newism » est sorti en décembre 2024. Pouvez-vous nous parler du processus créatif derrière cet opus et des messages que vous souhaitez transmettre ?

Quand on a monté le groupe, on a écrit 45mn de musique en trois semaines. Dans l’élan on a quelque peu manqué de lucidité : on s’est dit « et si on sortait un morceau par semaine pendant un an ? » Au même moment, on rencontrait Marika et Mathilde de Pool Management et Pierre-Etienne de Ditto Distribution. Ils nous ont fait comprendre que c’était pas une bonne idée et nous ont conseillé d’autres pistes à explorer. Bien qu’on se soit calmé, on a quand même tenu à écrire un album, mais on voulait exister avant et pour ça, il fallait une autre sortie. On s’est donc concentré quelques mois sur nos premiers titres histoire de roder notre set et de décider des premiers morceaux à poser sur un EP. Il y a plusieurs sens derrière le titre de l’EP, « The ABCs of Newism », dont un qui est lié à cette recherche. Il était question de faire nos premiers balbutiements, de poser nos premières briques, d’où le « ABCs » que j’aime bien traduire par « le B-A-BA ». Il y a également un questionnement sur le progrès et l’innovation avec le terme « Newism » (on pourrait dire « nouveautisme » en français) : qu’ont encore les mots à nous dire dans cette ère plus que jamais orwellienne ? Ferré disait que la poésie contemporaine rampe devant les mots mal famés. Ne faut-il pas continuer à créer du sens ? Dernières références : le titre de l’EP est un clin d’œil à un groupe ainsi qu’à un jazzman. Le groupe, c’est Refused avec leur album « The Shape of Punk to Come » inspiré par le jazzman Ornette Coleman et son album « The Shape of Jazz to Come ». Des disques ambitieux, précurseurs et encore tellement actuels. A travers eux, on a aussi cherché à questionner cet étrange éternel, ces choses qui existent pour toujours, qu’elles soient bonnes ou mauvaises, qui se transmettent, se transforment, se déguisent, disparaissent et réapparaissent, mais qui toutes participent du rêve humain.

Votre single « So Fun » a été accompagné d’un clip vidéo. Comment l’idée de ce clip est-elle née et quel message souhaitez-vous véhiculer à travers lui ?

« So Fun », c’est un de nos morceaux préférés. Ca part à la base d’un pattern de batterie que Gauthier trainait depuis un moment et quand Nath’ a posé une basse dessus, c’est allé très vite. On a fait de nombreux liens avec nos conversations et on savait déjà presque quelle forme allait prendre le morceau et pourquoi. On a notamment parlé de solastalgie, de cette sensation d’impuissance devant l’ogre de la corruption, de dégoût face au techno-solutionnisme outrancier. Traduit musicalement, il fallait que ce soit entêtant, contemplatif et strident à la fois, comme si on dérivait inexorablement dans le vide avant de faire un dernier détour vers le chaos d’où l’on vient, de s’y connecter une dernière fois puis de retourner au vide. Le tournage du clip a été encore plus spontané : on était en résidence sur l’Urban Boat pendant trois très belles journées et on faisait occasionnellement des haltes pour passer des écluses ou manger. On s’est arrêté un midi au spot qu’on voit dans le clip. Il me semble que c’est Hugzer, notre photographe qui nous suit presque partout, qui a eu l’idée. On avait déjà parlé de deux ou trois clips en plan fixe qui nous avaient marqués et c’était l’occasion d’essayer. C’est certainement le clip qui nous a coûté le moins de temps et d’argent ! Blague à part, on voulait un plan fixe mais vivant, un espace à contempler, un petit coin de bonheur où se rappeler qu’on peut encore prendre le temps d’être triste, en colère, de crier, de pleurer ou de s’allonger, et de se dire que c’est normal. Quand on a regardé la première prise, on a tous été surpris du rendu, on trouvait que ça prenait agréablement le temps sans longueur et que ça mettait le texte en valeur. On cherche à transmettre une forme d’abattement contrôlé, un désarroi accepté. Ce morceau, c’est un peu comme un bonbon émotionnel : il drape la tristesse d’un goût acidulé pendant quelques minutes.

Vous avez récemment partagé la scène avec Last Train au Grand Mix de Tourcoing. Comment s’est passée cette expérience et quel a été l’accueil du public ?

Ça a été une très chouette expérience. Une partie du groupe suit Last Train depuis longtemps et était évidemment ravi d’ouvrir pour eux, d’autant plus devant une salle pleine. On a d’ailleurs été très content de commencer notre set devant une salle déjà quasiment remplie. Ca a été d’autant plus particulier qu’on jouait un nouveau morceau ce soir-là qui nous tient très à cœur et qui a été très bien reçu.

Vous serez présents sur la scène du Bastion lors du Main Square Festival d’Arras en juillet 2025. Qu’est-ce que cela représente pour vous de participer à cet événement majeur de la région ?

C’est une chance de plus qu’on nous offre et on trouve ça dingue. Et comme si la nouvelle n’était pas assez bonne, on joue juste avant les copains de Jungle Sauce. On en parle à l’occasion entre nous, comment en un an on est passé par l’Aéro, le Grand Mix et d’autres salles de la région, puis le Mainsquare, le Printemps de Bourges… On a beau travailler pour et même être frustré de ne pas avoir écrit plus de matière, on reste très agréablement surpris de la réception du public et des opportunités qu’on nous propose. On est extrêmement reconnaissants des personnes qui nous accompagnent, nous sollicitent, viennent à nos concerts ou nous soutiennent d’une manière ou d’une autre.

Quels sont vos projets après le Main Square Festival ?

L’été risque d’être chargé. On sera en pré-production de notre premier album au studio Apiary avec Amaury Sauvé en septembre, pour un enregistrement en novembre. D’ici-là, on planche sur notre deuxième EP dont le premier single « Neat » sortira mi-avril et on écrit en même temps l’album et on ne vous cache pas qu’il reste beaucoup à faire. Depuis un an, on bosse surtout par sessions. On fait des résidences de quelques jours groupés pour écrire ou bosser du set. Mais on sait qu’il va falloir changer de rythme pour être au niveau de nos exigences. On prévoit d’enregistrer l’album live et on sait ce que ça réclame comme investissement. Rien n’est fait mais on parle notamment de retourner voir les copains de Horn Art Chicken à Lacacelle où on a passé une semaine de résidence intense en compagnie d’une cinquantaine d’artistes l’été dernier. On en avait sorti pas mal de matière dans un contexte génial. Il faut aussi qu’on se penche sur des clips et une éventuelle collaboration.

Envisagez-vous une tournée, de nouvelles collaborations ou la sortie de nouveaux morceaux ?

On prévoit un mini-tour en avril. On joue à la Malterie à Lille le 10, au Printemps de Bourges le 16 et à Savone en Italie le 18. On a d’autres dates qui seront bientôt annoncées et d’autres encore à confirmer. En ce qui concerne les collaborations, c’est un sujet dont on parle depuis longtemps et on a quelques pistes en tête. Il s’agit surtout de trouver du temps. Même si on est très content de la tournure des choses, ça a parfois été difficile de concilier nos envies et les contraintes professionnelles. L’été sera avant tout consacré à l’écriture de l’album même si on ne s’interdira pas de jouer si l’occasion se présente.

Comment voyez-vous l’évolution de Dalaïdrama dans les prochaines années ?

Vaste question, on tente déjà de financer l’album à venir ! Mais si on imagine que tout se déroule sans accroc, alors on se voit en tournée régulièrement, autant que possible à l’international, et on se voit enregistrer plusieurs disques. Même si on s’inscrit aujourd’hui assez clairement dans une esthétique, on a plein d’idées, plein d’envies, et on remarque que le cadre créatif de Dalaïdrama s’élargit chaque jour. On a encore beaucoup à explorer, et on a tous soif d’expérimentation, ce qui nous laisse la voie grande ouverte.

Si Dalaïdrama devait composer la bande-son d’un film, quel en serait le synopsis et quel genre musical privilégieriez-vous ?

Comment ne pas penser à Mike Patton et Fantomas avec « The Director’s Cut » ? On aime aussi beaucoup la musique d’Aphex Twin, de Boards of Canada, d’Amon Tobin… Dans un autre registre, on est très touché par Philip Glass, Brian Eno ou Steve Reich. Côté réal, étant donné que le point de départ du groupe, c’est l’absurde, on pencherait certainement pour un film à la Quentin Dupieux. Un pneu serial-killer, c’est quand même une sacrée idée. Ou à la Jodorowsky pour le côté expérimental et universel. On décrit souvent entre nous l’univers qu’on développe dans Dalaïdrama comme une planète sur-boostée, où tout est excessif et étrangement génial. Des immeubles brillants partout, des colonies sur toutes les planètes, des sourires sur écrans à foison qui illuminent des yeux qui ne connaissent plus le vert d’une feuille, Idiocracy version Black Mirror. On pourrait écrire une BO post-apocalyptique pour un essai surréaliste : Mad Max se retrouve dans Equilibrium en compagnie de Roger Rabbit et réalise que le meilleur des mondes n’est pas ce qu’il croit, le tout sur fond de pop-noise néo-KingCrimsonesque et post-BlackMidiesque.

Si vous pouviez collaborer avec un artiste, vivant ou décédé, qui choisiriez-vous et pourquoi ?

On a déjà cité Quentin Dupieux et Alejandro Jodorowsky alors on va en choisir un autre : David Lynch. Au-delà de l’absurde, de sa radicalité et de sa culture de la débrouille, ce que Lynch a beaucoup montré pendant sa carrière, c’est le mélange intrinsèque du bien et du mal. Le manichéisme n’existe pas : l’un existe dans l’autre et réciproquement. C’est un sujet sur lequel on revient souvent avec le groupe et dont on se méfie toujours. Sans nuance, la pensée est extrême et limitée. Sans attention, elle est vaine. A l’inverse, un détail absurde dans une scène de Twin Peaks, par exemple, peut générer une foultitude d’interprétations qui pour certains prennent un sens inouï. C’est ce qu’on aime cultiver dans et autour de Dalaïdrama : une attention précise à notre environnement, et une manière saine et bienveillante d’y exister malgré son absurdité grandissante.

Merci Marvin, merci Dalaïdrama pour cet échange, on se voit bientôt en concert !

En concert dans la région :
Le jeudi 10 avril 2025 à la Malterie à Lille

Le vendredi 4 juillet 2025 / Scène le Bastion / Main Square Festival à Arras

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Sandrine Ciron

Ariane Roy en concert au Botanique (Bruxelles) le 7 décembre 2025 !
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