Manofresca, Soliloqui : le piano comme refuge et acte de vérité
Il y a des albums qui cherchent à impressionner. Soliloqui, lui, cherche autre chose : dire vrai.
Après avoir longtemps composé dans l’ombre musicien de studio, artisan de musiques de films, architecte discret des émotions des autres — Manofresca s’était dévoilé une première fois en 2024 avec And Then. Un disque porté par plusieurs voix (Ala.ni, Piers Faccini, Victor Solf, Nadeah) et traversé par une même question : comment continuer à avancer dans un monde qui semble avoir perdu ses repères ?
Deux ans plus tard, il revient avec un geste radicalement différent.
Sur Soliloqui, plus de chanteurs, plus d’arrangements, plus de filtre. Seulement un homme, un piano Steinway, un studio un après-midi d’hiver à Meudon, et une règle : une prise unique, sans retouche.
Le résultat est saisissant.
Là où beaucoup d’albums solo cherchent la perfection, Manofresca choisit la présence. Les morceaux perdent même leurs titres pour devenir des instants captés dans le temps — des heures d’enregistrement plus que des compositions figées. Comme si l’on prenait place à côté de lui, au clavier.
L’ouverture avec « Neige » (Soliloquio I) donne immédiatement le ton : une ballade suspendue, dédiée à son épouse, où l’on croit entendre une élégance française héritée de Debussy avant que le morceau ne glisse vers des couleurs plus méditerranéennes, jusqu’à des harmonies aux contours balkaniques.
Puis vient « Something Changed » (Soliloquio II), où le toucher se fait plus retenu, presque fragile. On pense autant aux respirations jazz de Brad Mehldau qu’aux accords flottants et mélancoliques de Radiohead.
Mais c’est peut-être dans les pièces plus amples que l’on mesure toute la singularité du projet. « Three for Two » (Soliloquio V) déploie une architecture presque classique : une montée progressive, des tensions harmoniques maîtrisées, un souffle qui évoque Beethoven sans jamais tomber dans la citation.
Tout au long de l’album, Manofresca joue avec l’instabilité. Les accords semblent parfois chercher leur équilibre avant de s’ouvrir vers des improvisations lumineuses. Sur « Nothing of Ours » (Soliloquio VII) écrit avec Piers Faccini surgit même une forme de cinéma intérieur : quelque part entre la tension dramatique d’une bande originale et le lyrisme orchestral qui rappelle ses premières influences.
Ce qui frappe surtout dans Soliloqui, c’est son absence totale d’esbroufe.
On comprend alors que le projet est moins une relecture de And Then. qu’un retour à l’origine du geste musical. Une manière de retirer les couches pour retrouver le premier battement : celui de quelqu’un qui s’assoit devant un piano et joue ce qu’il a à dire.
Inspiré par des figures de pensée comme Noam Chomsky, Jane Goodall ou Yánis Varoufákis, nourri autant par le classique que par le jazz et la pop moderne, Manofresca signe ici un disque rare : un album instrumental qui ne raconte rien précisément… et dans lequel chacun peut pourtant entendre quelque chose de lui-même.
Un piano. Une prise. Et beaucoup plus que du silence entre les notes.
