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  Interviews  David Cranf, l’interview
Interviews

David Cranf, l’interview

Sebastien CironSebastien Ciron—11 avril 2026
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Ton projet mélange chanson française et musique électronique. Comment est née cette envie de faire dialoguer deux univers parfois opposés ?
L’origine, c’est mon père, qui était un mélomane éclectique. Chez moi, il passait d’Oxygene à Téléphone en passant par France Gall et Prokofiev. Mes premières productions furent des musiques de jeu vidéo. Puis, je me suis mis, adolescent, à faire séparément des chansons et de la techno, mais aussi d’autres sons plus hybrides. Le point commun dans tout ça, a toujours été mon intention “cinématographique”. Je veux projeter des films aux auditeurs dans chaque son que je fais, bien au-delà du genre qui, au fond, n’a vraiment d’utilité que pour ceux qui ont besoin de détester quelque chose. 

Avant David Cranf, tu as produit de la techno dans les années 90. Qu’est-ce que cette période t’a appris et qu’est-ce qui reste aujourd’hui dans ta musique ?
Clairement : le sound design. Même si je n’ai jamais connu de véritable succès, je comptais sans le savoir parmi les pionniers du home studio dans les années 90. J’en ai pris conscience quand KMA 60, un label de Berlin, m’a demandé l’autorisation de rééditer “The Hunchback”. J’ai découvert que mon disque – masqué par les célébrités de l’époque – valait 60 balles sur Discogs et qu’un petit nombre de personnes disséminé dans le monde, y compris en Asie, écoutait encore cette track. Aujourd’hui, j’aime la techno dark d’un Adam Beyer. J’adore l’héritage new beat de la musique de Bolis Pupul que j’admire beaucoup. Sexy Sushi me plaît beaucoup. 

Ton premier album Le Filtre explore des thèmes assez forts : la violence du monde, les relations humaines ou encore le temps qui passe. Quelle est la place du regard social dans ton écriture ? 
Je suis un funambule sur un fil très étroit. D’un côté, je ressens une urgence folle à défendre la valeur de l’humain et mes chansons vomissent toujours plus la violence, l’asservissement, le fétichisme du fric, le sadisme de ce monde et, il faut le dire, la diffusion de la bêtise la plus crasse. D’un autre côté, je conteste aux partis politiques leur prétention à se présenter comme des lieux d’expression ou de débat. Ils sont une autre forme d’asservissement, d’instrumentalisation des personnes et de formatage. L’anarchisme ne m’attire pas pour autant, car il peut être – encore… – une forme de justification de la violence. Et, au fond, mon premier engagement c’est la non-violence. Je suis un idéaliste qui allie la rage de la déception à l’attente de la fraternité. 

Tu as un parcours assez atypique : avocat spécialisé en propriété intellectuelle et musicien. Est-ce que ces deux mondes se nourrissent mutuellement ?
Bien sûr ! Je sais bien que les gens ne comprennent pas ce “grand écart” qui n’en est pas un. Comme avocat ou interprète, j’ai la passion de défendre des causes. Ceux qui ne me connaissent qu’en tant qu’avocat me disent : “je t’imaginais tellement sérieux”. A chaque fois, ça me met mal à l’aise. Si je me mets à leur place, je comprends. Ils veulent dire qu’une activité artistique laisse libre cours à la fantaisie personnelle, alors que le droit charrie un terrible esprit de sérieux. Réciproquement, ça me blesse, parce que, comme d’habitude, on pense qu’être artiste, c’est faire le pitre et que l’art, ça n’est pas un vrai métier (sic). Ce genre de remarques peut colporter en sous-marin des préjugés dont on connaît bien la filiation idéologique fétide. 

Ta musique est souvent décrite comme une “chanson électro”. Si tu devais définir ton univers en trois mots, lesquels choisirais-tu ?
Onirique, groove, engagé. Waouh c’est dur pour moi d’écrire que trois mots !!!! 

Sur scène, tu peux jouer en solo aux claviers ou accompagné d’un batteur. Qu’est-ce que le live change dans l’interprétation de tes morceaux ?
La synergie avec John Desrumeaux, mon batteur, est bien assise aujourd’hui. Embarquer quelqu’un comme John, qui arrive avec un vrai et bel instrument sur scène, c’était agir pour rendre encore plus abordable ma musique. Et ça marche à chaque fois, grâce à son talent et notre écoute mutuelle. Mais, plus généralement, ma vision des choses est que la musique, on s’en f…. On n’a rien inventé depuis Bach. La seule chose qui a changé c’est la palette des sonorités possibles. Donc… Le seul intérêt de la musique, c’est d’être un pur prétexte pour rassembler des gens, faire en sorte qu’ils se parlent, qu’ils se croisent, qu’ils échangent des idées (même critiques bien sûr). Un jour, une dame m’a dit : “tu sais David, ton type de musique j’aime pas et j’en écoute pas. Par contre, je suis admirative de ta ténacité à faire de la musique”. Tout est dit. La musique nous permet de cultiver notre humanité et d’assécher les préjugés, ces rejetons de l’ignorance. La musique a le pouvoir de faire exactement le contraire de ce que veulent la majorité des puissants aujourd’hui. Ben ouai, c’est pas gai : nous sommes les canaris au fond de la mine, j’en suis convaincu – dès qu’on tape sur un artiste, on fait advenir le néant. Tolérer des gens qui passent leur vie à faire de l’art est un signe de bonne santé démocratique. Se mettre à les voir en parasites donne le signe inverse. 

Tes textes sont à la fois poétiques et parfois assez cruels sur la nature humaine. L’écriture est-elle pour toi une forme d’observation du monde… ou plutôt une thérapie ? 
Il suffit de parler autour de soi pour s’apercevoir qu’on a tous des traumatismes, qu’on a tous était confronté un jour ou l’autre à la violence. La violence est une énergie sombre qui a besoin de circuler, elle cherche de nouveaux hôtes en permanence. Donc, un artiste c’est pas quelqu’un qui en a pris plus dans la gueule que les autres. J’ai de belles saloperies dans mon sac à dos, mais comme la majorité des gens. L’écriture a sans doute une fonction guérisseuse, je vais pas dire non. Mais ce truc égoïste ne donnera jamais de valeur à mes chansons. Plus je me mettrai à poil, moins je serai intéressant au plan artistique. Au début, l’écriture était un truc prétentieux : je voulais alerter mes semblables. Alors, c’est débile, parce que le public sait au fond de lui tout ce que je raconte. Aujourd’hui, l’écriture c’est plutôt un moyen de dire aux gens : “bon, on est tous d’accords, on sait pas comment changer les choses, mais on est une communauté qui n’accepte que sous la contrainte le retour du chaos”. A défaut de chanter la joie, je veux que nous nous consolions d’être plusieurs à nourrir le même diagnostic sur la marche du monde. À quoi ça sert ? À cultiver le désir d’un monde différent, afin qu’il soit à portée de main le jour où on décidera tous ensemble d’être moins cons. 

Tu as joué dans de nombreux lieux et festivals ces dernières années. Qu’attends-tu particulièrement de ton passage au OIM Fest ?
Ces concerts, je les dois à Vailloline Productions. Toutes ces dates m’ont beaucoup nourri. Chez Oim, c’est simple : j’attends le même plaisir que celui que j’ai en tant que spectateur. Je peux pas dire mieux ! Convivialité au top. Un espace sûr de respect, de fraternité. Sans doute une nouvelle preuve de mon idée : la musique n’est qu’un prétexte à se rassembler pour tenter de se comprendre et, accessoirement, de se supporter les uns les autres. 

Ton univers musical semble nourri d’influences très diverses, de la chanson française à la soul ou aux musiques électroniques. Quels artistes t’ont le plus marqué ? 
J’ai appris à chanter en m’entraînant sur le répertoire de Stevie Wonder. C’est mon idole, avec Bill Withers. La black music possède une efficacité et une générosité intrinsèques. C’est ce que je convoite quand je laisse parler cette influence dans mes chansons : rendre immédiatement accessible la musique à travers le groove. Une fois que la musique est passée auprès de l’auditoire, ceux que ça intéresse peuvent s’ “amuser” à écouter les textes. Et alors là on retrouve toute la chanson française ancienne ou actuelle que j’écoute. J’ai beaucoup écouté Brel, Brassens, Barbara et Reggiani bien sûr. Aujourd’hui, j’aime Suzane, Coline Rio et bien sûr Bertrand Belin, sans parler des éternels Christophe et Bashung. L’électronique est le dernier ingrédient, car je suis un amoureux des synthés. J’écoute NTO, Rival Consoles, John Hopkins, Brian Eno, etc. Wendy Carlos est une déesse siégeant à côté de François de Roubaix. Jarre et Vangelis m’inspireront toujours. Je connais trop peu le rock, mais je m’y colle de plus en plus dans sa veine punk (Metal Urbain, etc.). Je suis fan du trip-hop de Portishead et de Jay-Jay Johanson. Je m’éclate sur Stupeflip. Et je pleure en écoutant la “Pavane pour un infante défunte” de Ravel… voilà, voilà… 

Pour finir, sur quoi travailles-tu actuellement ? Peut-on s’attendre à de nouveaux morceaux ou à un nouvel album  prochainement ? 
Mon premier album de 2023 (”Le Filtre”) va sortir pour la première fois sur les plateformes le 27 mars 2026. Il n’était dispo qu’en CD jusqu’alors, car je suis fâché avec le streaming qui a pulvérisé l’une des sources de revenus des musiciens indépendants. Après “Le Filtre”, j’ai produit une chanson pivot dans mon parcours artistique : “L’Opalka” en duo avec Katrin Waldteufel. Elle était moins électro, plus trip-hop. Or mon envie actuelle c’est plutôt d’accentuer le côté électro, parce que ça va de pair avec la rage que m’inspire la tournure du monde. C’est très dur de se motiver à faire un “album”, alors que les gens achètent plus de disques et qu’on a tous des problèmes de concentration causés par les smartphones et les réseaux sociaux. Je suis resté un peu en rade depuis “Le Filtre” à écrire des chansons, mais sans trouver la motivation pour les produire. J’ai retrouvé ce goût. Aussi, parce que je ne suis pas seul. Betty Patural, rencontrée au Canada, m’apporte souvent son talent exceptionnel pour contribuer à mes arrangements : ça fait partie de mes bonheurs de musicien. Je collabore avec Ozibut, punk synthwave. Notre prochaine sortie s’appelle “Self Estim”, basée sur sa chanson “Miroir”. Nos précédents méfaits technoïdes se nomment “L’Ecureuil”. Et une histoire est en train de se tramer patiemment avec Boule, qui est un artiste de chanson que j’écoute beaucoup. 

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Sebastien Ciron

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