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  Interviews  Dalaïdrama, l’interview
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Dalaïdrama, l’interview

Sebastien CironSebastien Ciron—15 janvier 2026
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1. Dalaïdrama, c’est la rencontre entre pop et noise, entre accessibilité et chaos.

Comment cette dualité s’est-elle imposée comme le cœur de votre identité musicale ?
Ca s’est imposé assez naturellement. On sent tous les quatre, comme beaucoup de monde on pense, une dissonance cognitive qui accompagne notre quotidien. Entre les images de guerre, de pollution, de violence de toute sorte, on arrive malgré tout à vivre, et souvent même avec joie. A l’inverse, même dans les moments les plus beaux qu’on vit ensemble ou séparément, on n’arrive plus à s’affranchir de la tristesse ambiante, du désespoir lancinant… Cet étrange mélange est tellement devenu la norme que ça s’infiltre partout, et jusque dans notre musique. Au fond, ce qu’on cherche à faire, c’est à mieux apprendre à vivre cette dissonance, individuellement, ensemble et avec les autres.
 
2. Votre musique semble peindre une toile de l’absurdité du monde contemporain.
Est-ce que l’ironie est pour vous une arme, un refuge ou une manière de rester lucides sans sombrer ?
C’est tout ça à la fois. C’est d’abord une manière de verbaliser un constat amer. On sait depuis longtemps qu’on fonce droit dans le mur mais on entend tous les jours des gens défendre le capitalisme, le colonialisme, voire même le racisme en toute tranquilité, et on ne peut pas s’empêcher de railler ça. C’est un refuge dans le sens où on a besoin d’humour pour qualifier l’inqualifiable. Comment raconter sereinement les mensonges des éditorialistes qui justifient un génocide, des industriels qui flinguent toujours plus la planète et financent le terrorisme tout en nous faisant la leçon, des politiques condamné.es qui enterrent un peu plus l’état de droit chaque jour ? L’ironie devient pour nous une arme quand on se propose de mettre ce constat en musique. Le morceau « So Fun » tiré de notre premier EP, en est un bon exemple. On ne se contente plus d’invisibiliser les agresseurs, on criminalise maintenant les agressé.es. Pire : on encense les agresseurs ! « So Fun », c’est notre manière absurde de mettre ça en avant : quite à tout foutre en l’air, autant y aller à fond, non ? Clairement, non, mais donnons un aperçu de ce que ça pourrait donner, pour mieux imaginer l’hécatombe que ça provoquerait.
 
3. Vous questionnez des notions très actuelles : succès, mérite, progrès, chiffres omniprésents.
À quel moment avez-vous ressenti le besoin de transformer ces réflexions en matière artistique ?
Depuis le début en fait. Si on est musiciens, c’est avant tout parce que la musique est un media dont on a besoin et qui nous permet de nous exprimer à au moins deux niveaux. D’abord au niveau personnel, intime, assez directement en fait. On passe aussi beaucoup de temps ensemble, à discuter, à jouer, à expérimenter. On est influencés par tellement d’artistes, d’auteur.ices, de penseurs, et tellement outrés par le monde qui nous entoure qu’on a besoin de trouver des liens dans tout ce bordel, et ça commence seul dans sa tête, derrière son instrument, puis à quatre autour d’une table. On se demande comment mettre en son ces émotions, ces constats accablants, et surtout ce qui nous pousse à vivre malgré tout. Puis, à un autre niveau, une fois que la forme musicale est posée et présentée en live, ça finit par nous dépasser. A l’image d’oeuvres comme Tetsuo ou d’artistes comme Gilla Band, on se sent comme une caisse de résonnance de notre monde, et c’est peut-être ça qui touche notre public : on ne fait que dire avec nos moyens ce qu’on est nombreux à penser et sentir.
 
4. Derrière le bruit et l’énergie, il y a aussi de l’intime.
Comment trouvez-vous l’équilibre entre le propos politique ou sociétal et les émotions personnelles ?
La politique d’aujourd’hui nous mine le moral. Entre Macron qui laisse le responsable d’un génocide sous mandat d’arrêt international survoler le territoire, un de ses premiers ministres éphémères qui couvre une affaire de pédo-criminalité, la violence institutionnelle qui continue d’opprimer les gens les plus démunis et les minorités, ce sont avant tout des émotions qui nous guident et nourrissent nos propositions musicales. Ceci étant dit, il nous semble indispensable de rester le plus rationnel possible, d’étudier et de documenter notre savoir, et c’est ce qui nous force ensuite à travailler notre matière. Le plus gros de ce qu’on écrit sort d’un premier jet brut et intime. On a appris à se connaitre en tant qu’êtres humains et à créer un espace d’expression complètement ouvert entre nous. On a passé des heures à se mettre dans tous nos états, à pleurer de joie, de tristesse, à nous écouter nous énerver, rigoler, à nous pousser dans nos retranchements. Cet espace a fini par s’inclure dans notre manière de bosser. Comme nos conversations, nos maquettes prennent souvent des formes expérimentales, absurdes ou inattendues qu’on s’efforce de rendre plus lisibles et intelligibles. Ca en devient une pensée plus concrète qui dépasse l’émotion : une réflexion mise en commun, auto-critique et ouverte à la critique, ce qui en fait peut-être quelque chose de politique.
 
5. Votre pop est souvent malmenée par la noise, comme si rien ne devait rester confortable trop longtemps.
Est-ce une volonté consciente de provoquer l’auditeur ?
C’est avant tout la politique qui nous provoque à longueur de temps. Nous ne faisons qu’être son reflet. Seulement, nous ne cherchons pas à rendre l’auditeur passif et « déresponsable » comme l’écrit Frédéric Gros dans son livre « Désobéir ». Nos corps ne sont pas des outils, des machines qu’un autre peut utiliser à sa convenance sans que nous n’en portions la responsabilité. Nous sommes bel et bien vivants, et chacun de nos actes a un sens, un poids qu’il convient de porter. Musicalement, il s’agit pour nous de dépasser le cadre du rock, qui prend souvent la forme d’une récitation, et d’inclure des codes d’autres esthétiques, notamment de la noise, du jazz (qu’on aime résumer en une « tradition de l’inovation ») pour ce qui est de l’improvisation, ou de l’électro pour ce qui est de la transe. L’idée est d’offrir une musique vivante et adaptable, dans laquelle une main peut se tendre du côté du groupe autant que du côté du public.
 
6. Dans vos morceaux, on sent l’importance du collectif : les gens, les rencontres, les fêtes.
Le groupe est-il pour vous une réponse directe à l’individualisme que vous dénoncez ?
Le groupe est clairement ça pour nous quatre. Comme dit plus haut, c’est un espace où tout ce qui consenti est possible, un cadre sain. Et c’est ce qu’on veut proposer à travers notre musique. Au-delà du groupe, nous pensons que l’esprit de communauté est important. Non pas le « communautarisme » tel qu’il est décrit de manière péjorative par une partie de la sphère politico-médiatique actuelle, mais bien la communauté au sens noble : un groupe, le plus large possible, où les différences se rejoignent et s’alimentent, où l’inclusion n’est pas une option, et où l’oppression est un ennemi clair.
 
7. Le live semble être le terrain naturel de Dalaïdrama.
Est-ce que vos morceaux prennent réellement leur sens une fois confrontés au public ?
C’est sûr ! Même si on est tous branchés ciné, on tient à proposer une autre expérience qu’une salle où tout le monde se tourne le dos. On veut porter nos propositions ailleurs, et on veille à ce que n’importe qui puisse s’en emparer, à ce qu’elles soient co-créées au fond. C’est un peu paradoxale, dans le sens où on s’efforce de poser des structures, des accords ou des sons particuliers, mais on tient à ce que ce ne soit pas complètement imposé. On trimballe toujours des tambourins, des shakers qu’on lance au public, on s’invite à danser dans la fosse quand ce ne sont pas les gens qui viennent sur scène. On s’est rendu compte que certains passages étaient plus appréciés par le public que ce qu’on croyait. A l’inverse, on a parfois trop anticipé certaines parties qui ont fini par être transformées, voire par disparaître parce qu’elle ne permettaient pas de développer l’échange qu’on cherchait.
 
8. Être sélectionné aux auditions iNOUÏS à l’Aéronef de Lille est une étape forte.
Qu’est-ce que cette reconnaissance représente pour vous à ce stade de votre parcours ?
C’est une porte de plus qui nous est ouverte. On a eu beaucoup de chance depuis que le groupe existe : entre le Mainsquare, le MIL au Portugal, les dates à l’Aéronef, au Grand Mix, dans les salles parisiennes… On prend chaque date comme un gage de confiance donné par les gens qui nous contactent, et ça nous pousse à être toujours plus sérieux. Le groupe se veut ambitieux et ne s’en cache pas, et cette audition est une occasion supplémentaire de montrer notre engagement.
 
9. Sur scène, vous passez de l’ironie à l’intimité avec une énergie débordante.
Comment prépare-t-on un live qui laisse autant de place à l’imprévu ?
L’accident en tant que tel ne se prépare pas, sinon ce n’est plus un accident. Un terrain propice à l’accident par contre, si. C’est en partie ça qu’on cultive dans notre manière d’être ensemble. On laisse la place aux rires et aux larmes autant qu’aux doutes et aux erreurs. On cherche des limites, on les dépasse parfois, volontairement ou non, et on se demande ce que ça nous fait. Ce n’est pas toujours facile, pas toujours une bonne idée, mais au moins on sait si ça vallait le coup. On préfère essayer un maximum de choses, se planter souvent mais être sûr d’exploiter nos idées au mieux, plutôt que de se contenter du minimum. La sécurité est un vrai problème : elle est « suffisante » et refuse l’expérimentation, qui bien souvent prouve pourtant que l’on peut aller beaucoup plus loin que ce qu’on imagine. C’est dans ce sens qu’on a bossé sur nos deux premiers EPs, et encore plus sur notre album d’ailleurs. Contrairement à nos premières sorties qui ont été auto-produites, on a cette fois travaillé avec Amaury Sauvé au studio Apiary (Laval) qui a été un facteur supplémentaire dans cette recherche d’accidents. Ce n’est pas la première fois qu’on enregistre là-bas, et le terrain était donc déjà bien préparé.10. Après un concert de Dalaïdrama, qu’aimeriez-vous que le public se dise en rentrant chez lui ?

On aimerait qu’il ait envie d’en savoir plus. Autant sur ce qui transpire de notre musique et des textes que sur le monde qui nous entoure et ses représentations. Nous ne sommes pas moralisateurs, nous n’avons aucune leçon à donner. Il appartient à chacun de se positionner. Nous espérons simplement ouvrir des portes, proposer un terrain de jeu, pousser à l’étude et développer une large communauté inclusive qui nous dépasse. Au fond, ce dont nous avons besoin, c’est de rendre ce monde plus soutenable, et nous ne pouvons le faire qu’ensemble.

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Sebastien Ciron

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