On a souvent l’impression que tu écris comme on parle, presque comme on respire. Aujourd’hui, avec “La onzième folie”, est-ce que tu écoutes encore davantage les autres… ou surtout ce qui bouillonne en toi ?
Je m’imprègne effectivement plus que jamais de chaque rencontre, chaque regard qui me transperce, chaque confidence murmurée… Et oui je suis surtout à l’écoute de la partie de moi qui se reconnait à travers les autres! Je parle en mon nom, quand j’écris, même quand je raconte ce que je n’ai pas (encore) vécu! J’obéis à mes débordements d’émotions !!!!
Te souviens-tu du moment précis où tu as compris que tes mots ne faisaient plus que raconter, mais qu’ils touchaient profondément les gens ?
J’ai commencé à le comprendre quand j’avais 23 ans et que des femmes mûres venaient me voir, les yeux rougis, après avoir entendu « La veilleuse », étonnées que j’aie été capable d’aborder le sujet de la vieillesse dans le détail alors que j’en étais encore bien loin! J’ai constaté à cette époque-là déjà l’impact apparemment important que pouvaient avoir mes chansons sur ceux et celles qui les écoutaient ! J’ai su que ma jeune poésie m’immisçait déjà creux dans les cœurs! C’est pourquoi j’ai toujours choisi mes mots et mes images avec méticulosité depuis… j’espère toujours être à la hauteur des attentes! C’est un travail de précision que j’adore, ça me passionne depuis toujours!
“La onzième folie” est décrite comme une course à vive allure, sans laisser le temps de reprendre son souffle. Est-ce que c’est un choix conscient, cette façon d’emmener le public dans un tourbillon émotionnel ?
Oui je n’aime pas les temps morts en spectacle alors je m’applique à enchaîner les chansons, passant de la tristesse à la dérision, multipliant les vagues d’émotions fortes! J’en oublie de boire la moindre gorgée d’eau pendant le marathon de deux heures trente d’intensité haha. Ça étonne toujours le public, qui a soif pour moi!
Dans ce spectacle, l’affliction chevauche presque l’euphorie. Est-ce devenu ton terrain de jeu naturel, ce point d’équilibre fragile entre rire et larmes ?
Oui j’ai beau tenter de construire différemment mes tours de chants, je me rends bien compte en bout de ligne que rien n’est plus efficace pour créer un équilibre agréable que de passer d’un extrême à l’autre dans les ambiances! Si j’enchaîne trois chansons semblables dans l’émotion, c’est plus difficile de garder l’attention du public je trouve ! Vive les contrastes! J’aime déstabiliser, surprendre, arriver à déclencher un éclat de rire en plein milieu d’une pluie de larmes! Je chante les hauts et les bas de la vie, mais l’ambiance générale doit garder la couleur de l’espoir!
Quand une chanson naît chez toi, est-ce d’abord une phrase qui s’impose, une émotion brute ou une histoire qui se déroule déjà comme un petit film ?
Oui ça commence souvent par une phrase qui porte en elle toute une histoire! Suffit d’une belle image et ça y est, je m’amuse à deviner ce qui se cache derrière ! Je laisse l’histoire me surprendre, je fais confiance à ma plume et à mon instinct!
T’arrive-t-il encore d’abandonner une chanson parce qu’elle est “trop vraie”, trop intime, même pour toi ?
Non au contraire, je ne suis pas très pudique de nature, je n’ai aucun problème à me dévoiler en chanson! Écrire est thérapeutique et m’aide à mieux me comprendre !!!! Et comme je ressemble à plein de monde, ben ça fait aussi du bien à plein de personnes comme moi!
Quand tu relis certaines de tes anciennes chansons, as-tu parfois l’impression qu’elles ont été écrites par une autre Lynda, dans une autre vie ?
Pas vraiment! Je me reconnais! Mais parfois je suis surprise de constater à quel point certaines chansons étaient prémonitoires!
Est-ce que l’âge t’a rendue plus libre dans ce que tu dis… ou au contraire plus exigeante avec chaque mot que tu poses ?
Oh c’est une très bonne question !!!! Je me sens effectivement très libre. Je ne me censure absolument pas mais c’est vrai que je n’ai pas souvenir de m’être vraiment censurée dans ma vie! Pour ce qui est de l’exigence qui s’est décuplée avec l’âge, alors là oui, j’ai l’impression qu’avant, quand je terminais une chanson je passais à la prochaine sans me poser de questions… aujourd’hui si je trouve qu’une mélodie est trop « ordinaire » même si elle est jolie et efficace, je vais avoir tendance à repartir sur une autre musique… Puis en tenter une autre encore jusqu’à finir par avoir la certitude que la musique finale est celle qui porte le mieux le texte!
Sur scène, racontes-tu la même histoire chaque soir ou est-ce que “La onzième folie” change selon l’énergie, les silences, les respirations du public ?
Lors de la précédente tournée « La vie est un conte de fous » le spectacle changeait du tout au tout de soir en soir, obéissant aux dizaines et aux dizaines de demandes spéciales du public! Je me suis basée sur toutes ces demandes entre autres pour construire « La onzième folie ». C’est moins « aléatoire », ça bouge moins que l’an passé au niveau du choix des chansons mais c’est du solide, un beau gros show fou et généreux toujours livré avec autant de spontanéité! On y a intégré plein de nouveautés mais on y offre aussi des chansons de l’époque de mes tout débuts !!! Des primeurs et de la nostalgie !!!!
Tu connais parfaitement les raccourcis entre les rires et les larmes. Qu’est-ce qui te touche le plus aujourd’hui : entendre une salle éclater de rire ou sentir un silence brûlant s’installer ?
L’un ne va pas sans l’autre! J’aime les silences brûlants surtout s’ils sont suivis d’un improbable éclat de rire!
Y a-t-il eu, sur cette tournée, un moment précis où une réaction du public t’a déstabilisée au point de modifier ton interprétation, voire l’ordre émotionnel du spectacle ?
J’aime regarder le public droit dans les yeux quand l’éclairage ne m’éblouit pas trop et il m’arrive souvent de me faire surprendre par des mains qui se joignent, par une mère et sa fille unies dans la même émotion, par exemple au moment où j’entame « Une mère »… j’ai parfois du mal à camoufler la boule qui grossit dans ma gorge…
Avec Claude Pineault et Marc Angers à tes côtés, et des lumières presque “bavardes”, est-ce qu’il y a une anecdote de scène récente qui résume l’esprit de “La onzième folie” ?
L’esprit de la 11e folie c’est qu’on fait les choses sérieusement sans jamais se prendre au sérieux! On se comprend, on se devine… un regard, une vraie amitié nous lie, mes complices de scène et moi! Les moments cocasses sont nombreux, ça fait partie intégrante du show!
Comment fait-on pour protéger sa vie privée quand on a le sentiment de livrer des vies entières en quelques vers, soir après soir ?
Les gens ne savent pas exactement ce qui relève de ma vie privée et ce qui me vient de confidences entendues ou du pur fruit de mon imagination! Alors le contenu de mes chansons ne constitue pas un danger en ce sens!
Pour ce qui est des « potins », des nouvelles déformées à mon sujet, j’en ai déjà souffert il y a quelques décennies alors je suis un peu plus prudente qu’avant en entrevue, je ne confie aux journalistes rien de « trop personnel ». Je parle surtout de mon métier et de mon œuvre 🙂 !! Parfois de mes filles aussi, puisqu’elles me comblent de fierté et que ce sont elles qui me font briller de mes plus intenses feux!
L’écriture a-t-elle parfois été un refuge plus qu’un métier, notamment dans les moments de doute ou de fatigue émotionnelle ?
L’écriture est ma meilleure amie, ma confidente… quand l’inspiration s’absente, je me sens seule et elle me manque terriblement! Écrire est un réel besoin! Mes cahiers me sont essentiels, ils me réconfortent! Savoir que j’ai des pages à remplir est une promesse de bonheur! C’est physique, je dois « évacuer » mes trop pleins d’émotions sinon je me sens lourde!
Si quelqu’un qui ne te connaît pas devait découvrir Lynda Lemay à travers une seule chanson aujourd’hui, laquelle choisirais-tu pour qu’on te comprenne vraiment… et pourquoi ?
« Mon nom »! Y a pas plus autobiographique!
Qu’aimerais-tu que les spectateurs ressentent en sortant de “La onzième folie” : le cœur plus léger, plus lourd… ou simplement plus vivant ?
J’aime qu’on ressorte de mon show avec l’intime conviction que malgré « tout » : LA VIE EST BELLE et on vient d’en vivre la preuve ensemble!
