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  Interviews  Lisette Lombé et Cloé du Trèfle aux Solidarités
Interviews

Lisette Lombé et Cloé du Trèfle aux Solidarités

Marie BellynckMarie Bellynck—2 septembre 2024
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Dimanche 25/08/24, dans le cadre du festival Les solidarités à Namur, j’ai eu l’immense honneur de rencontrer Lisette Lombé et Cloé du Trèfle, pour en savoir un peu plus sur leur spectacle – performance « Brûler danser », programmé à 18h dans la très belle salle Magic Mirrors.
Un entretien chaleureux qui met en lumière une complicité très forte entre les deux femmes, tant dans le processus créatif décrit et qui a permis l’émergence d’une œuvre en constante évolution, que dans une présence scénique impressionnante où la confiance entre deux êtres constitue une force éblouissante.

Lisette Lombé
– Quand on analyse toutes tes parutions, il se dégage à la fois un fil conducteur très net sur tes engagements qu’on connaît tous, mais aussi, une réelle volonté d’explorer toutes les voies possibles de la poésie, comme avec le spectacle programmé ce soir. On aimerait en savoir plus sur la création de ce spectacle, notamment sur ta rencontre avec Cloé du Trèfle.
Lisette :
Ça s’est fait en deux temps, d’abord on s’est rencontrées dans une soirée en Belgique, qui s’appelle « Les fleurs du Slam », dans un théâtre, le 140.
C’est un rendez-vous annuel assez important où les slameurs viennent et Cloé était musicienne, on lui avait demandé de faire la musique en impro sur l’ensemble des slameurs qui passaient. Et là il y a eu un coup de cœur. Moi je l’ai entendu jouer, chanter et elle m’a entendu dire du texte, ça démarre d’un coup de cœur mais d’un « pas assez de temps » aussi. C’était de l’impro et Cloé a fait cette proposition de se rejoindre en studio pour vraiment prendre le temps de faire quelque chose de plus consistant.
Cloé :
Oui c’était parce que c’était en impro sur le texte, comme mon studio est à Bruxelles, j’ai proposé à Lisette de vraiment peaufiner un texte et on a parlé musique, de ce qui nous faisait danser (c’était en plein confinement). Et puis ça ne s’est pas mis en place parce que justement, c’était le confinement. Par contre Lisette a eu la proposition du festival, « les rencontres inattendues » à Tournai, de faire une forme musique, poésie, philosophie et elle m’a proposé de de faire la date avec elle et normalement c’était un one-shot. On a eu deux mois pour faire ce spectacle, qui a pas mal évolué depuis. Mais surtout, après cette première date, on a eu la surprise le lendemain de voir qu’il y avait une pleine page dans le journal « Le soir » sur notre performance ! On s’est dit assez vite qu’ il faudrait retrouver une ou autre date, et là normalement, l’année prochaine, on aura notre 100e de « Brûler, danser ».
Donc, vous le disiez, ça a beaucoup évolué, vous êtes parties d’une forme Musique-texte, mais qu’est-ce qui a changé ensuite ?
Lisette :
L’évolution tient d’abord dans le fait qu’on se connaisse mieux aussi artistiquement. Il s’est ajouté un cube. Au départ, ma danse était plus corsetée, elle était vraiment moins déliée.
Chloé danse au plateau aussi. Elle a eu comme retour, qu’elle dansait aussi beaucoup plus sur ses instruments, donc il y a eu quelque chose qui s’est déconnecté. Plus de complicité.
Cloé :
Et puis à un moment, Lisette connaissait le texte par cœur aussi.
Lisette :
Au départ, c’était de la lecture avec un pupitre. A Avignon, je l’avais encore, puis après c’est devenu une perf slam sans feuille.
Cloé :
Et c’est beau parce que le spectacle continue d’évoluer. Là aujourd’hui, on va rajouter un nouveau texte mis en musique au milieu. Le texte parle d’une héroïne Remontada et c’est comme une amie à nous qu’on a envie d’encourager, Lisette par le texte, moi par la musique.

– Comment avez-vous travaillé pour cette création : est-ce que c’est le texte qui a précédé la musique ou plutôt l’inverse, ou alors un peu des deux ?
Lisette :
J’écris tard moi, il faut que ça se sature et après le texte jaillit, il faut longtemps pour que ça se sature, et après j ‘écris très vite. J’ai donc donné le texte un tardivement à Cloé, avec en plus l’optique que c’était un one shot. A l’intérieur il y a un texte de « Brûler brûler ». Il y a quand même cette esthétique du patchwork que j’avais déjà avant avec le collage. On était parties dans cette idée là.
Cloé :
Et après quand le texte est là, j’envoie des maquettes, des propositions musicales ou Lisette venait parfois dans mon studio et j’enregistrais sa voix pour pouvoir faire un peu d’émotion. On travaillait un peu en ping-pong comme ça.
Après, on a travaillé Eunice aussi où Lisette m’envoyait des vocaux avec sa voix.

– Vous n’avez donc jamais travaillé en présentiel ?
Lisette :
Très très peu pour « Brûler danser », avec ce constat que, quand les choses ont repris, on avait des agendas qui ont fait que c’était difficile..
Cloé :
On travaille beaucoup chacune de son côté, on s’envoie des maquettes, quand on se voit pour répéter, on enregistre. En général, on répète avant une date, une fois. On a une grande confiance aussi.
Lisette :
On s’est mis à des endroits de sécurité. Moi, je sais que c’était plus difficile pour moi d’être avec du son, mais maintenant, je sais que quoi qu’il se passe dans mon texte, Cloé est là.
Cloé :
Oui, on se laisse pas mal de marge d’improvisation. S’il y a un passage qui saute, c’est pas grave. Avec la manière dont je gère l’électronique, je peux vraiment essayer de m’adapter au texte et que ce soit un soutien. Il y a quelques repères où c’est beau si on est hyper net sur tel ou tel arrêt, mais sinon, il faut que ce soit fluide, que ça s’emboîte vraiment.
Lisette :
Et on se fait confiance, dans les répètes, moi je je peux dire à Cloé « On s’arrête parce que j’ai un trou de mémoire », elle sait que je serai prête le jour J. En fait, c’est au plateau que ça se joue, avec l’énergie Slam, mais que les musiciens ont aussi, l’énergie slam c’est qu’en fait il ne peut rien se passer, on va au micro, c’est pas calé comme au théâtre, il peut y avoir du raté, des approximations, comme une énergie qui tient, ce n’est pas grave s’il y a une phrase qui saute, il n’y a pas un dialogue qui dépend de ça après. Nous, on parle de fluidité, d’ organicité, j’aime bien cet endroit.

– Mais qu’est-ce que ça ajoute la musique électro au Slam ?
Lisette :
Cloé a traduit mes états émotionnels en musique, ce que ça a ajouté, c’est que je peux faire avec mon corps des choses que je ne ferais pas sans la musique. J’ai ma propre musicalité et ma rythmique qui font que quand j’habite le texte, je fais certaines choses, mais là je ne peux pas me mettre en état de transe sur mes propres mots. Alors que grâce à la musique de Cloé, je peux atteindre un état de transe sur la scène. Et aussi énergétiquement, ça m’a amenée à un état d’interprétation que je ne pourrais pas atteindre sans la musique.
Cloé :
Et parfois, avec la musique, j’ai essayé de dire des choses que le texte ne dit pas. Je vais essayer de donner une couleur, une émotion ou comme une sorte de contrechamp qui va amener une couleur en plus. Et la musique travaille fort sur l’inconscient donc tout le monde peut projeter ce qu’il veut, ça donne une grande liberté.

– Le rapport à la musique électro est très présent dans Eunice également, ton roman qui est paru en 2023. Quelle en est l’explication ?
Lisette :
C’est la musique de ma jeunesse, qui est liée à la danse, c’est une musique de nostalgie. J’aime les basses, ressentir quelque chose en termes de vibrations. Là j’écris un texte plus long qu’on va faire le 07 septembre, Cloé m’a envoyé du son, ça a été un aller-retour. J’ai besoin à un moment de me lever, d’écouter ce son, d’essayer de caler tout mon texte sur le rythme, puis après la musique s’enlève, et il reste un texte qui paraît nerveux.
Cloé :
Parfois, du fait qu’il y a une présence musicale, ça peut aider à un focus.

– Est-ce qu’on peut parler de focus dans la chanson 5 « Pour aller danser » ?
Focus ou point culminant, moment où il se passe quelque chose ?
Lisette :
À partir de là oui, il se passe quelque chose. Il y a eu ce petit garçon quand on a été invitées à Saint Louis, lors d’ une programmation un peu bizarre, notre spectacle avait été annoncé comme un conte, c’était programmé à 15h00, donc il y avait énormément d’enfants, des petits, vraiment petits et au premier rang. Mais après ça, il y a un petit garçon qui nous a refait le résumé et dit que oui, à ce moment, il se passe quelque chose. C’est vrai que scéniquement, on commence, on enlève des couches. Il y a la bascule qui s’amorce, et qui après ne s’arrête plus.

– Dans ces 9 titres, construits et présentés comme un conte avec le « Elle était une fois » du premier texte, tu utilises un mode narratif auquel on ne s’attend pas, tu utilises le « tu ». Peux-tu nous en parler ?
Lisette :
Oui, ça c’est la harangue, c’est un bel endroit, en tout cas pour Remontada, c’est un endroit d’encouragement.
Dans Eunice, il y est aussi à deux moments. J’ai essayé d’expliquer ça il y a 2 jours. Je vais donner comme exemple ma sœur qui avait écrit un texte où elle voulait écrire sur les petites filles enlevées par Boko Haram, elle parlait d’une petite fille et elle disait : « je suis enlevée, je suis… ». Alors on a discuté de ce « je » » et je lui ai expliqué que moi dans la narration, j’ai du mal à embarquer dans des textes où le « je » dit quelque chose ou écrit quelque chose qui en train de se vivre.
Pour moi, c’est deux actes, c’est impossible de dire « je suis violée » par exemple ou « je suis enlevée » parce qu’en fait on ne pourrait pas dans la réalité, pile à ce moment-là, ce serait plutôt un cri.
Mais avec un « tu » c’est possible. Pour moi, c’est plus juste d’utiliser un « tu », comme ça pourrait être un « elle » . Mais moi c’est un « tu » parce qu’il permet aussi d’être une voix intérieure.
C’est un endroit très nerveux où on peut encourager.

– Voici déjà venue l’avant-dernière question : l’album complet, mais peut-être plus encore « Miettes de sexe » ou « La reconquête » sont des textes, des titres, pour éveiller, réveiller les femmes, et qui abordent leur statut. Que peux-tu nous dire de tes actions en leur faveur ?
Lisette :
Historiquement, j’ai été travailleur social dans un mouvement féministe qui s’appelle « Vie féminine ». Et l’endroit où je me sens utile, c’est les ateliers d’écriture. C’est là, en tout cas, que moi je peux, en dehors des textes, être à un endroit juste en termes de défense des droits des femmes. Et que ce soit avec le collectif « L-Slam » ou à titre individuel, j’interviens beaucoup dans les endroits en lien avec la défense des droits des femmes. Par exemple, une prison, c’est plutôt la prison des femmes. Ça va être chaque fois quand même en lien avec la défense des droits des femmes ou sur les questions de racisme. C’est mon endroit de de justesse.

– Toute dernière question : en rapport à tes nouvelles fonctions de poétesse nationale. Qu’as-tu à nous en dire ?
Lisette :
C’est parti pour deux ans et c’est déjà commencé, c’est jusqu’en mars 2026. Il y a des textes à écrire, il y a des projets à marrainer, il y a des ateliers à animer.
Voilà, en gros, l’idée c’est de devenir en tout cas le temps de deux ans, ambassadrice venant de la scène Slam, plutôt une poésie orale, plutôt une poésie engagée, très accessible, et d’aller dans un maximum d’endroits pour pouvoir dire que la poésie a toute sa place. C’est aussi l’accueil des émotions, elles ont aussi toute leur place, aussi bien dans un cursus scolaire que dans une programmation.
Le tout au service de la poésie !

 

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Marie Bellynck

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