EKKE se situe à la frontière d’une réalité sombre et d’une ferveur libératrice.
Comment est née cette volonté de transformer la noirceur en exutoire sonore ?
On peut penser à ce que disait Gustav Léonhardt : « Je suis devenu musicien pour ne pas parler. En jouant, j’exprime tout ce que je peux. Si cela ne suffit pas, les mots ne peuvent rien. » Cette phrase résume parfaitement notre démarche : nous avons besoin d’extérioriser ce que nous vivons, qu’il s’agisse de moments sombres ou au contraire heureux, et la musique est le seul moyen de le faire pleinement.
Les clubs, avec leur obscurité relative, jouent un rôle similaire. Cette absence de lumière crée un espace où l’on peut réimaginer sa vie, prendre du recul et se libérer. C’est dans ce contraste entre la noirceur et la possibilité de se laisser aller que naît notre volonté de transformer le sombre en exutoire sonore. La musique devient alors un moyen de traverser et sublimer ce que l’on ressent.
Vous évoquez l’inspiration de la scène finale de Fight Club, moment d’effondrement autant que de libération.
Qu’est-ce que cette référence dit de votre rapport à la musique et à l’émotion ?
Plusieurs choses. D’abord, la narration de Fight Club est crue.
Les décors comme les personnages ne sont jamais enjolivés : la colorimétrie légèrement verdâtre rend les images presque fades, inconfortables. Cette esthétique nous parle beaucoup. Dans notre musique, nous travaillons presque exclusivement avec des synthétiseurs analogiques et des pédales de guitare pour les kicks, les mélodies comme pour les nappes. Ce sont des machines imparfaites : elles se désaccordent avec la chaleur et l’humidité, saturent si on les pousse trop, les pédales génèrent du souffle, sans parler de notre console des années 70, restée dans son jus, qui colore tout ce qui la traverse.
Et pourtant, ce sont précisément ces imperfections qui créent le mouvement, la vie. Elles donnent à notre musique un caractère profondément humain, même si elle s’inscrit dans la techno. Nous ne cherchons pas à embellir les sons ou les émotions, mais à capturer un moment d’expression fort, brut, presque inconfortable parfois.
Fight Club illustre aussi un mal-être très marqué des années 90 : une crise identitaire, sociale, mentale, que notre génération a parfois du mal à comprendre pleinement, mais qu’elle ressent encore. C’est ce malaise que nous avons exprimé dans Hear That Sound.
Le film montre, dénonce et questionne énormément de choses : le capitalisme, la santé mentale, les biais cognitifs y compris ceux du spectateur, constamment amené à se demander à qui faire confiance. Cette profondeur nous a inspirés musicalement, bien sûr, mais aussi dans notre direction artistique et notre rapport à l’image. Fight Club n’est pas seulement une référence esthétique : c’est une grille de lecture émotionnelle.
Cherchez-vous avant tout à faire ressentir la musique dans le corps avant même de la comprendre intellectuellement ?
Oui, absolument. À notre sens, le propre de notre musique, la manière dont on joue de la Techno est de se ressentir physiquement. Le côté répétitif, qui fait entrer dans une forme de transe, nous permet de toucher quelque chose de très primal, presque instinctif.
C’est une musique qui se vit avant de s’écouter.
Où placez-vous la frontière entre intensité et chaos ?
Comme souvent avec les limites, celle entre intensité et chaos est assez floue. Dans nos performances, nous recherchons un lâcher-prise qui nous amène parfois très près du chaos ou on perd la maitrise. Mais c’est justement cette frontière que nous explorons et trouvons belle.
Mais au-delà de 170bpm c’est le chaos.
Qu’est-ce que ces musiques vous ont appris que l’électro contemporaine n’offrait pas à l’origine ?
Ces musiques nous ont appris à embrasser l’âpreté et l’imperfection. On adore les voix rugueuses, comme si elles avaient trop fumé ou trop bu.
Il y a un côté brut, abrasif, très proche de ce que l’on trouvait sur les premiers albums de Nirvana, Limp Bizkit ou Slipknot, quelque chose que l’électro contemporaine n’offrait pas à l’origine. Nous avons essayer de l’ajouter à notre Techno, pour donner une Techno sensuel et abrasive.
Comment intégrez-vous ces influences tout en affirmant une identité propre à EKKE ?
Notre identité s’est construite naturellement autour d’une forme de dualité. Noé ne vient pas directement de la techno et la connaît finalement assez peu : ses références viennent plutôt de son parcours au conservatoire en musique baroque et médiévale.
Pour Jérémie, la culture techno est bien présente et reste centrale.
Ce dialogue entre nos deux univers nous permet d’aborder la techno autrement, sans chercher à la contredire. Nous aimons beaucoup son efficacité et son énergie très frontale. Mais ensemble, nous avons aussi envie d’y injecter des développements harmoniques, des mélodies plus marquées et une approche de la voix à la fois poétique et engagée. Des éléments qui nous touchent profondément et qui donnent une autre profondeur aux morceaux. C’est dans cet équilibre que s’affirme l’identité d’EKKE.
Comment sculptez vous le son à deux, et comment se répartissent les rôles entre Noé et Jérémie ?
Ce qui peux donner cette impression c’est le partie prit de tout est fabriqué “from scratch” à partir de synthétiseurs analogiques et de pédales. C’est un point fondamental pour nous.
La démarche de création est aussi importante que le résultat. Que ce soit pour extérioriser des émotions sur le vif ou pour interroger et comprendre l’histoire de la musique, chaque morceau est pensé comme un terrain d’exploration.
Notre façon de composer est assez chaotique, au sens positif du terme, avec beaucoup d’intensité : ). Le projet est encore jeune, et un morceau peut naître aussi bien d’un travail de sound design que d’une idée mélodique ou même de paroles. Dans ce contexte, les rôles entre Noé et Jérémie ne sont pas figés : ils sont souvent interchangeables, ce qui nourrit notre créativité et renforce cette impression de façonnage artisanal à deux mains.
Que cherchez-vous à provoquer chez le public lorsqu’il se retrouve face à EKKE sur scène ?
Ce qu’on cherche à provoquer, c’est un cercle vertueux d’énergie. On donne tout sur scène,et on espère que le public nous le renvoie. Cette interaction peut créer une sorte de bloc énergétique qui s’amplifie avec la puissance du son. Plus concrètement, on sait qu’on a rempli notre mission quand le public ressort complètement trempé de sueur. C’est le signe qu’on a partagé quelque chose d’intense, de viscéral.
En quoi ce contexte scénique et symbolique résonne-t-il avec votre démarche artistique ?
C’est une étape vraiment importante pour nous. Après la sélection de Nord Noir l’année dernière, participer aux iNOUÏS avec EKKE nous rend particulièrement heureux. Ça prouve une forme de reconnaissance de la part des institutions pour les musiques hard électroniques.
Pour EKKE spécifiquement, cette sélection représente l’accomplissement d’une année de travail sur le live et la scénographie.
Après un concert d’EKKE, comment aimeriez-vous que le public se sente : vidé, apaisé, transcendé… ou tout à la fois ?
Tout à la fois. Un mélange entre un sourire ravi, une « bass face » permanente et un T shirt trempé.
Si EKKE était un moment précis d’un film, serait-ce l’explosion finale, le silence juste après, ou la montée de tension avant l’impact ? Pourquoi ?
EKKE, c’est l’explosion finale, mais une explosion qui dure 1h30. Le BPM, l’énergie déployée sur scène, tout est calibré pour maintenir cette intensité du début à la fin.
C’est justement parce que c’est très intense que le silence à la fin prend tout son sens.
