Merci à Manon d’avoir pris le temps de répondre à nos questions.
Tu décris ta musique comme un “vide-poche du cœur”, née du silence et de l’écart au monde.
Comment le silence devient-il une matière de départ dans ton processus de création ?
Je ne sais pas si le silence est matière mais il est genèse. Toute la partie de ma vie qui précède la
musique a été passé à tout taire. Plus jeune, je suis un cancre en colère, il pleut tous les jours à
Roubaix et dans mon coeur aussi. L’adolescence est une atrocité et je noircis des cahiers dans
lesquels mes premières chansons prennent forme. Ça a duré comme ça jusqu’au confinement et tout
est sorti comme une grosse cascade de mots et de mélodies. C’est cliché mais c’est vrai. Donc
maintenant j’ai décidé que je jetterais tous les trucs qui me hantent dans la musique comme on vide
ses poches en rentrant chez soi.
Tes chansons tissent un lien entre voyages intérieurs et terres lointaines, souvent en anglais.
Qu’est-ce que cette langue te permet d’exprimer différemment dans ton rapport à l’intime ?
À 18 ans j’étais déscolarisée et marginalisée donc je suis partie vivre en Géorgie pendant presque un
an. C’était tout frais payé par l’UE et j’avais rien de tellement plus intéressant à faire.
C’est là-bas que j’ai fleuri, que j’ai appris à parler avec mon coeur, à comprendre ce que j’aimais et
qui je voulais être aussi. Donc je m’y suis rencontré. C’était cool, et c’était en anglais.
C’est cette langue qui nous reliait, moi et les autres humains, parce qu’ils venaient de partout sur
Terre.
Ton univers navigue entre frénésie et douceur, nuances et absolus.
Est-ce que cette tension reflète ton rapport au monde et aux émotions ?
Absolument. Mais bon j’ai toute une vie pour apprendre le juste milieu.
Tu évoques une musique pensée pour apaiser un système nerveux affamé et un épiderme
poreux. Est-ce que composer est pour toi une forme d’auto-soin, voire de survie émotionnelle ?
C’est plutôt que je sais rien faire d’autre. Honnêtement. J’ai essayé plein de trucs, et rien ne me
donne la même sensation d’être exactement là où je dois être.
Quand tu écris, pars-tu d’images, de sensations physiques ou de mots avant même de penser
à la musique ?
Je pars plutôt d’un état un peu distancé. Je me dis jamais « Aujourd’hui j’écris sur ce thème », je
laisse venir. En fait, la plupart du temps je ne comprends pas de quoi je parle jusqu’à ce que ça arrive
jusqu’à moi. Je veux pas me la jouer « sortie de corps » mais ça arrive presque à chaque fois.
Moi je trouve ça fascinant ce phénomène de laisser la poésie parler pour toi, de pas forcément avoir
de prise ni de contrôle ni de jugement dessus au moment ou elle sort sur le papier, et de la
comprendre que plusieurs jours, semaines ou années après. C’est le côté magique du truc.
Trouver sa place dans un monde difficile à apprivoiser est un thème central de ton travail.
Est-ce que la musique t’aide à créer cet espace où tu te sens légitime d’exister ?
Je me sens légitime d’exister avec et sans.
Mais c’est vrai que le monde m’a un peu rejeté au démarrage et que j’ai trouvé une famille d’accueil
dans la solitude et l’introspection.
Moi je trouve que le monde il est de plus en plus bizarre et il est rempli de pleins de trucs qui
m’échappent. Donc j’aime bien pouvoir choisir si j’ai envie de le côtoyer ou non, de ne pas y prendre
part tous les jours ou de le mettre sur pause.
Surtout en ce moment, surtout avec ce climat.
J’aime bien pouvoir rester cloîtrée et me regarder le nombril. Quel luxe.
De toute façon, je n’ai pas envie de prendre part au jeu qui consiste à gravir l’échelle sociale à tout
prix, et je chéri le luxe de pouvoir mettre du sens dans mes journées.
Je m’en fou un peu de l’argent. J’en veux un peu mais pas trop. J’en veux pour remplir le frigo et
payer mes factures, voilà, mais si c’était pas avec la musique que je gagnais ma vie peut-être que ça
aurait été en élevant des chèvres quelque part dans la montagne. Je vise juste la paix à l’intérieur et
le sens (encore).
Être sélectionnée aux auditions iNOUÏS à l’Aéronef de Lille marque une étape importante.
Qu’est-ce que cette reconnaissance représente pour toi, dans un parcours aussi intime ?
Être sélectionné aux auditions des INOUïS c’est rassurant : Je me dis que je rêve pas totalement
éveillée, que j’ai pas un ego surdimensionné à me dire que j’ai ma place sur scène.
C’est sur que ça nous crédibilise en tant qu’artistes.
Puis j’ai hâte à mort ! On sort d’un an d’accompagnement avec le Grand Mix que j’embrasse fort, on a
travaillé comme des dingues avec mon équipe (Simon Lannoy, Thibaut Girardet et Nicolas Chimot) et
pour couronner le tout, Thomas Blanquart est venu mettre son grain de sel en coaching.
Bref. 2025 c’était une belle année de travail, et les auditions c’est notre fête du Nouvel An en retard.
Comment transposes tu cette fragilité et cette intensité intérieure sur scène, face à un public ?
Je la canalise au maximum pour que les gens restent jusqu’à la fin du concert……..
Si ta musique était un objet que l’on garde toujours sur soi, lequel serait-ce et pourquoi ?
Un stéthoscope.
