Jakob Castle & Codefendants à Gand : Le rap a pris une droite, le punk a répondu par un coup de boule, le reggae est venu apaiser tout le monde.
De Vierde Zaal, Gentbrugge — 22 octobre 2026
Il y a des soirées où l’on vient écouter de la musique. Et puis il y a celles où l’on vient vérifier que le rock’n’roll n’a toujours pas trouvé le bouton « mise à jour », qu’il refuse obstinément de rentrer dans les cases et qu’il préfère encore foutre le bordel dans le système plutôt que d’en devenir une pièce détachée. L’organisation Rock’n’Load et BRakrock l’ont bien intégré.
À Gentbrugge, ce 22 octobre, Jakobs Castle et Codefendants sont venus rappeler qu’entre le punk, le rap, reggae les mélodies pop et les mauvaises fréquentations, il existe une zone de turbulences où tout peut arriver., Pas besoin de choisir entre les beats et les amplis, entre le spleen et la provocation, entre le refrain qu’on hurle et le couplet qu’on crache. Ici, les frontières sont bonnes pour les douaniers. La musique, elle, passe par-dessus le grillage.
En ouverture, Jakobs Castle installe son univers avec cette manière bien à lui de brouiller les pistes. On n’est pas dans le punk pur jus, ni dans le reggae classique, encore moins dans la pop aseptisée conçue pour accompagner des vidéos de vacances. C’est un cocktail plus étrange, plus personnel, qui préfère les virages serrés aux lignes droites.
Le projet ouvre une brèche dans laquelle les mélodies peuvent sourire pendant que les paroles gardent un goût de bitume. Il y a quelque chose de désinvolte, presque insolent, dans cette façon de jouer avec les codes contemporains sans chercher à les rendre présentables pour le journal de vingt heures.
Jakobs Castle prépare le terrain : les oreilles sont déverrouillées, les certitudes prennent l’air et la soirée peut passer à l’étape suivante. Parce qu’après le laboratoire, voici l’expérience en conditions réelles.
Avec Codefendants, le punk et le hip-hop ne se contentent pas de partager un appartement. Ils se disputent la salle de bains, explosent le mobilier et finissent par organiser une fête dans les décombres. Le groupe fait cohabiter l’énergie punk, les rythmiques rap, les refrains accrocheurs et une certaine noirceur de fond. Une musique qui peut te faire hocher la tête, serrer les poings et chanter avec les autres avant même que tu aies compris pourquoi tu as autant besoin de gueuler en frissonnant de plaisir.
Dix-huit titres, de l’entrée en matière à la sortie de route, avec suffisamment de changements d’atmosphère pour éviter la monotonie.
1. What You Get
Le titre parfait pour ouvrir les hostilités : sec, frontal, avec cette énergie de type qui te présente l’addition sans te demander si tu as passé une bonne soirée. Le groove pose les bases, le punk apporte les angles et le hip-hop fait avancer la machine. Ici, pas de promesse de bonheur en douze mensualités : tu prends ce qui vient, et tu assumes.
2. The Fix
Une chanson qui évoque le besoin de sa dose, la fuite en avant et les solutions qui ressemblent furieusement au problème. L’ambiance se fait plus addictive, plus sournoise. Le morceau possède ce genre de tension qui donne envie de bouger tout en rappelant que certaines habitudes finissent par te tenir en laisse.
3. Abscessed
Le titre est déjà une radiographie. On imagine une atmosphère poisseuse, un morceau qui gratte sous la peau et refuse de cicatriser. C’est le versant le plus sale du mélange : l’énergie punk comme un abcès qu’on aurait décidé de ne surtout pas percer proprement. Une image peu glamour, certes, mais le punk n’a jamais été une publicité pour dentifrice.
4. Def Cons
Les sirènes s’allument. Le décor se durcit, la tension monte et le morceau prend des allures d’alerte générale. Le titre sonne comme un compte à rebours vers la catastrophe : une urgence transformée en rythme, une menace convertie en énergie collective. Quand la musique devient une zone de conflit, autant apprendre à danser sous les décombres.
5. Art of Protest
Le morceau porte son programme dans son titre : contester, détourner, refuser de baisser les yeux. Ici, la protestation ne se résume pas à un slogan imprimé sur un tote bag vendu vingt euros. Elle devient une attitude, une manière de transformer la frustration en quelque chose de vivant. Le morceau prend alors la couleur d’un manifeste : pas besoin d’être d’accord sur tout pour refuser de marcher au pas.
6. Lifers
Avec Lifers, on entre dans une zone plus sombre. Le titre évoque ceux qui portent leur histoire comme une peine à perpétuité, ceux qui ont compris que certaines décisions collent plus longtemps qu’un autocollant sur une vieille planche de skate. La musique peut y gagner une dimension plus grave, plus humaine : derrière la provocation, il y a des existences cabossées et des gens qui continuent d’avancer malgré les murs.
7. Brutiful
La contradiction devient le moteur. Brutiful semble résumer le groupe en un seul mot : quelque chose de brutal et de beau à la fois, de rugueux mais mélodique, de cassé mais étrangement séduisant. C’est le genre de titre qui rappelle que les émotions les plus honnêtes ne sont pas toujours bien coiffées. Parfois, la beauté a une arcade ouverte et un sourire de travers.
8. The Weathermen
Le ciel s’assombrit, les prévisions deviennent douteuses et les météorologues peuvent remballer leurs cartes. Le morceau évoque un monde où l’orage n’est pas une exception mais un climat permanent. La tension du titre se prête à une ambiance plus menaçante, presque paranoïaque : quelque chose se prépare, quelque chose approche, et personne n’a prévu de parapluie.
9. Prison Camp
Le vocabulaire est carcéral, l’imaginaire est celui de l’enfermement. Prison Camp appelle une lecture plus dure : les règles, la surveillance, les murs et cette impression que la liberté est un luxe distribué avec parcimonie. Musicalement, le morceau s’inscrit dans le versant le plus abrasif du répertoire. On ne cherche pas la sortie de secours pour faire joli : on cherche à faire sauter la serrure.
10. Crime Wave
Le titre ressemble à une une de tabloïd qui aurait pris trop de café. Crime Wave, c’est la montée de la délinquance transformée en décor sonore, une vague qui emporte les bonnes manières et laisse les discours officiels patauger dans la flotte. L’énergie se fait plus cinématographique, plus agitée : on imagine la bande-son d’une cavale dont personne ne connaît vraiment la destination.
11. Fast Ones
Après les zones sombres, place à la vitesse. Fast Ones annonce la fuite en avant, les virages pris trop vite et l’envie de ne surtout pas regarder dans le rétroviseur. Le morceau appelle une énergie nerveuse, presque punk dans sa façon de brûler les étapes. C’est court dans l’esprit, rapide dans l’attitude : le genre de carburant qui rappelle que le corps peut parfois comprendre le refrain avant le cerveau.
12. Coda-fendants
Même le titre semble sourire à l’idée d’une conclusion qui refuse de se comporter correctement. Coda-fendants joue avec le nom du groupe et l’idée de coda, cette fin qui devrait normalement remettre les choses en ordre. Sauf qu’ici, la sortie ressemble plutôt à une porte qui claque. On est chez Codefendants : même la conclusion peut avoir des envies de récidive.
13. Bad Business
Le titre sent la combine, les intérêts croisés et les décisions prises dans une pièce où personne n’a les mains propres. Bad Business convoque l’imaginaire du mauvais plan, du deal qui tourne mal et de la morale qu’on range dans un tiroir quand les chiffres commencent à parler. Un terrain idéal pour le cynisme punkrap : tout le monde veut sa part, mais personne ne veut présenter les comptes.
14. Lonely Life
Le décor change. Derrière la colère, la vitesse et les postures, il reste cette vieille compagne qu’on connaît tous plus ou moins : la solitude. Lonely Life suggère une facette plus mélancolique, celle qui se révèle une fois les lumières éteintes et les messages laissés sans réponse. C’est le rappel que les personnages les plus bruyants peuvent aussi traîner leurs silences. Le morceau offre une respiration émotionnelle sans transformer la soirée en séance de développement personnel.
15. Suicide by Pigs
Avec un titre aussi provocateur, Codefendants retrouve le terrain de la satire grinçante. L’imaginaire policier, la violence institutionnelle et le goût pour la formule qui dérange se télescopent dans une expression volontairement brutale. Ici, la provocation n’est pas une décoration : elle sert à mettre le doigt sur les rapports de pouvoir et les contradictions d’un monde qui adore parler d’ordre, surtout quand cet ordre cogne toujours sur les mêmes.
16. Counting Back from 13
Le chiffre treize donne le ton : superstition, menace et impression que quelque chose est déjà en train de se terminer. Counting Back from 13 évoque une descente mentale, le décompte avant le choc ou ces moments où l’on tente de reprendre le contrôle en comptant alors que tout part en vrille. Une atmosphère qui se prête à davantage d’introspection, avec cette sensation de regarder le chaos arriver au ralenti.
17. Say Something
La reprise de Ceschi introduit un autre relief dans la soirée. Le titre demande une réaction, une parole, un signe de vie. Après les sarcasmes, les conflits et les personnages qui foncent tête baissée, il reste une question simple : qu’est-ce qu’on fait quand il faut enfin dire quelque chose ? La présence de ce morceau dans la setlist apporte une couleur différente, plus tournée vers l’expression personnelle. C’est une manière de rappeler que le hip-hop peut aussi être un espace de vulnérabilité, pas seulement une machine à punchlines.
18. Sell Me Youth
Pour terminer, difficile de trouver une formule plus cynique. Sell Me Youth évoque une société qui vend la jeunesse comme un produit miracle, qui transforme la rébellion en marchandise et le vieillissement en défaut de fabrication. Le punk, lui, connaît la combine depuis longtemps : on peut vendre des tee-shirts à l’effigie de la contestation, mais ça ne signifie pas que la contestation a signé le contrat. Un final idéal sur le papier : ironique, accrocheur et suffisamment insolent pour laisser un goût de cambouis après la dernière note.
Jakobs Castle et Codefendants occupent deux territoires voisins, mais ne racontent pas exactement la même histoire. Le premier ouvre les portes d’un univers hybride où les mélodies et les codes contemporains se mélangent librement. Les seconds poussent le curseur vers une collision plus frontale entre punk, hip-hop, satire sociale et mélancolie urbaine.
Ce qui les rapproche, c’est cette volonté de ne pas choisir un camp pour rassurer le public. On peut être mélodique sans devenir inoffensif, provocateur sans être vide, sombre sans oublier le groove. Et surtout, on peut encore faire de la musique qui préfère les aspérités aux surfaces lisses.
À Gand, le 22 octobre, l’affiche avait tout pour séduire celles et ceux qui aiment leur rock avec des beats, leur rap avec des amplis et leurs refrains avec un peu de poussière dans les poumons.
Parce qu’au fond, le punkrap n’a pas besoin de réinventer la révolte. Il lui suffit parfois de lui remettre un micro dans les mains, de pousser les basses dans le rouge et de rappeler au monde que les gens qu’il voudrait faire taire savent encore chanter ensemble.
Et si la jeunesse est à vendre, qu’ils gardent la monnaie : on préfère encore le bruit.





















